le jocko le pongo

« Le Jocko et le Pongo »
(Georges-Louis Leclerc, Comte) de Buffon, Oeuvres complètes de Buffon, Paris

le jocko le pongo

A. Vosmaer (Décrit et publié par),
Description de l'Espèce de Singe aussi singulier que très rare, nommé Orang-Outang, de l'Isle de Borneo. Apporté vivant dans la Ménagerie de Son Altesse Sérénissime, Monseigneur le Prince d'Orange et de Nassau, Stadhouder Héréditare, Gouverneur, Capitaine Général et Amiral des Provinces-Unies des Pais-Bas, Etc., Etc., Etc.,
Amsterdam, Chez Pierre Meijer,
MDCCLXXVIII, 1778, p.15.

Couverture du Popular Official Guide to the New York Zoological Park (Auteur: William T. Hornaday), New York, New York Zoological Society Eighteenth Edition, 1923

Raja

Orang-outan en tricycle
in William T. Hornaday The Minds and Manners of Wild Animals
New York, Charles Scribner's Sons 1921

crane bonobo

Spécimen-type du Pan satyrus paniscus officiellement décrit par Schwarz en 1929, au Musée Royal d'Afrique centrale de Tervuren - © Chris Herzfeld

une longue histoire commune

Les primates sont évoqués dès l'Antiquité, notamment par Hannon (Ve siècle avant JC), Aristote (384-322 avant J.-C.) et Pline l'Ancien (23 avant JC-79 après JC). Galien (131-201) a probablement disséqué des primates anthropoïdes, au 2e siècle après Jésus-Christ. Les singes ont néanmoins été peu étudiés avant la fin du XVe siècle, époque à laquelle apparaissent les premières mentions crédibles à propos d'anthropoïdes africains par deux voyageurs portugais : Valentin Ferdinand et Duarte Lopez. Concernant les gorilles, un des témoignages le plus ancien semble être celui d'Andrew Battell (fin du XVIe siècle), prisonnier plusieurs années en Angola. En 1632, la ménagerie du Prince Frédéric-Henri d'Orange-Nassau accueille un chimpanzé. C'est d'après cet individu que la première représentation graphique connue de l'espèce, alors dénommée Satyrus indicus, est réalisée. Nicolaas Tulpius (1593-1674) en fait une étude anatomique et est ainsi associé à la découverte du chimpanzé. Plus tard paraît une description de l'orang-outan par le médecin hollandais Jacob de Bondt, dit Bontius (1592-1631).
Dès le début du XVIIe siècle tous les grands singes ont donc été évoqués, excepté le bonobo. Cependant, on les confond encore, bien que John Ray (1628-1705) tente, en 1693, une première classification systématique, ouvrant la voie à une taxinomie moderne des primates et à une nouvelle ère pour la biologie. En 1662, la Royal Society de Londres voit le jour. D'importants travaux d'anatomie suivront. En 1699, Edward Tyson (1651-1708) dissèque un jeune chimpanzé venu d'Angola. Tyson le nomme « orang-outan », mais il s'agit d'un jeune chimpanzé (Pan satyrus) : à l'époque, on classe généralement les grands singes, qu'ils soient africains ou asiatiques, en un seul groupe, celui des orangs-outans. Lors d'une étude d'anatomie comparée qui marque le début des descriptions exactes et précises de primates anthropoïdes, Tyson remarque que l'anatomie de l'animal est extrêmement proche de celle de l'homme. Il en conclut que cette race de singe est différente de toutes celles qui sont déjà connues à l'époque. Le spécimen réclame de la sorte d'être intégré à un nouveau groupe : celui des « anthropoïdes ». Malgré la confusion qui règne alors, Tyson est catégorique : il ne s'agit pas d'un humain, alors qu'on pensait trouver en ces primates les êtres hybrides des Anciens. On regroupe les deux espèces de grands singes connus (le chimpanzé et l'orang-outan) sous le nom de « Pygmées ».

Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, les singes sont surtout présents dans les récits de voyage (Marco Polo, 1298), les histoires naturelles (Gesner, 1602 ; Aldrovandi, 1610-1668) et divers récits fabuleux. C'est au XVIIIe siècle que les savants commencent à privilégier l'observation des caractères externes et de la structure interne de l'animal, de même que différentes méthodes, surtout à partir de la deuxième moitié du siècle, marquée par Buffon, Linné, Lamarck et Cuvier. A cette époque, les deux dénominations introduites par Andrew Battell prévalent : le Pongo pour le gorille et l'Engéco pour le chimpanzé. En 1735, Carl von Linné (1707-1778) définit les anthropomorpha à partir des caractères communs aux hommes, singes, et paresseux, puis, en 1758 (dixième édition du Systema Naturæ), le groupe des « Primates », composé des humains (Homo diurnus), des chimpanzés (Simia satyrus) et des orangs-outans (Homo nocturnus ou troglodytes).

Le terme « Primates » est dérivé du mot latin « primas » signifiant : « qui est au premier rang » (Gaffiot, 1974), ou « qui a la prééminence », « qui est supérieur ».

L'orang-outan est appelé « Simia pygmaeus » par Linné, en 1760. En une époque marquée par différents courants de pensée qui défendent la supériorité de l' « Homme » sur l'animal, la ressemblance entre espèces anthropoïdes et espèce humaine ne peut être envisagée que dans sa dimension strictement physique. Si les grands singes ont une anatomie et un « appareillage » proches des humains, ils n'ont pas reçu de Dieu la possibilité de se servir de fonctions pensées comme « supérieures », notamment la cognition et le langage : considérés comme des êtres intermédiaires entre l'Homme et l'animal, les anthropomorphes n'ont pas encore atteint la perfection propre à l'espèce humaine.

Le gorille, disparu depuis sa mention par Batell à la fin du XVIème siècle refait surface à la fin du XVIIIème siècle dans une notice du juge, philosophe et anthropologue écossais James Burnett, Lord de Monboddo. Reprenant toutes les données qui lui semblent fiables, Monboddo mentionne trois types de grands singes africains dont l'Impungu (terme indigène venu du Loango et du Congo), qui semble être un gorille. En 1799, Lacépède détermine le genre Pongo, actuellement lié à l'orang-outan. La première présentation publique d'un chimpanzé, ainsi que l'attribution du nom sous lequel nous le connaissons aujourd'hui, a lieu en 1738 à Londres. Il s'agit d'une femelle venue d'Angola. Le premier chimpanzé vivant arrive à Paris, en 1740. Il est vraisemblable que ce soit le célèbre Jocko de Buffon, dont le spécimen naturalisé est toujours conservé dans la zoothèque du Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris.

Pour entrer officiellement dans le groupe des anthropomorphes proposé par Linné, l'orang-outan devra attendre le hollandais Aernout Vosmaer (1720-1799), premier à en observer le comportement durant plusieurs mois et à en produire une description réaliste en 1778 (apparence, comportement, vie quotidienne). Vosmaer avait en effet reçu un spécimen de Bornéo en 1776, sans doute le premier arrivé vivant en Europe. Il a, de plus, obtenu d'autres spécimens conservés dans l'alcool. L'école hollandaise, est également représentée par Pierre Camper (1722-1789) qui, lui aussi, a beaucoup contribué à faire progresser les connaissances sur les grands singes, ainsi que les distinctions entre les espèces, grâce à ses travaux d'anatomie comparée. Il range le primate asiatique comme espèce à part entière dans la classe des singes quadrumanes en tant que Pongo pygmaeus. Il précise que l'Orang vient de Bornéo, tandis que les Pongos et autres Jockos, sont originaires d'Afrique. Cependant, ce n'est que lors de la première moitié du dix-neuvième siècle, que les orangs-outans, reconnus comme d'origine asiatique, seront tout à fait distingués des chimpanzés par la communauté scientifique.

Le premier orang-outan arrivé vivant à la Ménagerie du Jardin des Plantes, à Paris, en 1808, est observé par G. Cuvier. Le gibbon est également bien connu, autant que le chimpanzé. Les trois espèces sont séparées en trois genres différents. En 1846, le missionnaire américain John Leighton Wilson trouve le crâne d'un grand singe, objet de crainte des populations locales. La taille, la crête osseuse et les canines du spécimen impressionnent Wilson qui le présente comme une bête féroce. Thomas Staughton Savage (1804-1880), médecin, missionnaire américain et correspondant de la Société d'Histoire Naturelle de Boston, voit le crâne. En 1847, Savage et Wyman font connaître l'existence du gorille (Troglodytes gorilla) en tant qu'espèce africaine bien distincte du chimpanzé, à la communauté savante, ceci grâce à une description ostéologique, première étude scientifique de l'espèce. Le gorille a donc, comme le bonobo, été découvert grâce à l'examen d'un crâne, contrairement aux autres singes anthropoïdes. Ce n'est pas étonnant, le XIXème siècle ayant été obsédé par la craniologie. Cependant les savants ne se sont pas contentés de cette étude, y ajoutant des observations morphologiques sur lesquelles ils se basent pour établir le tempérament de l'animal. Ils créent ainsi le mythe du gorille agressif, féroce, et qui ne fuit jamais devant l'homme. Ils le nomment gorilla, en mémoire à Hannon. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861) reçoit un spécimen de gorille, mort en cours de transport, et conservé dans l'alcool. Il décide de classer l'espèce dans un nouveau genre sous le nom de Gorilla gina (la deuxième partie de la formule étant copiée des noms vernaculaires Gina ou Engina). Plus tard il rassemblera toutes les données disponibles sur le gorille dans une monographie importante (1858-1961). En 1855, le premier gorille vivant arrive en Angleterre. Cependant Jenny est présentée comme un chimpanzé de grande taille. Elle part pour les Etats-Unis en 1859, année où Charles Darwin (1809-1882) publie On the origin of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life. Il faudra pourtant attendre la sortie de son autre ouvrage majeur, The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex (1871), pour voir remettre en cause la position de surplomb traditionnellement attribuée à l'homme au sein des vivants, ce qui aura des répercutions majeures sur les plans religieux, éthique et social, implications devant lesquelles Darwin avait reculé en 1859.

Parmi les premières observations documentées de l'espèce dans son milieu, on trouve celles réalisées par un Européen, naturalisé Américain, Paul Belloni du Chaillu(1831-1903), en 1861. Ses récits corroborent l'idée d'un animal au comportement féroce et agressif. Les comportements défensifs du gorille, certes très impressionnants, sont en fait interprétés comme des comportements offensifs. Il est pourtant en situation de défense puisque du Chaillu, s'il a des vélléités naturalistes, est avant tout un chasseur qui, dès qu'il aperçoit un gorille, tente de le tuer. L'idée d'un gorille incarnant la bestialité et la sauvagerie originelles, est relayée par l'imagerie populaire, notamment dans le film « King Kong » (dirigé par Merian Cooper et Ernest Schoedsack, et sorti en 1933), ou par le cirque nord-américain Ringling qui fit du paisible Buddi la créature la plus féroce jamais capturée par l'homme : « Gargantua, the Great ». Cette image perdure jusque dans les années 1970, époque où Dian Fossey (1932-1985) décrit le gorille comme un être pacifique, paisible et attaché à sa famille.

A la fin du XIXe siècle, gibbons, orangs-outans, gorilles et chimpanzés sont connus, étudiés et réquisitionnés dans différents domaines (anatomie comparée, médecine, expérimentations, psychologie expérimentale, etc.). Le chimpanzé est l'espèce « phare » des quatre anthropoïdes. Très présent dans les zoos, acteur de saynètes où l'on peut voir les singes prendre le thé ou participer à des dîners mondains au début du siècle dernier, amuseur public dans les cirques, comédien doué, plus tard utilisé dans des films et des annonces publicitaires, le chimpanzé est célèbre et bien connu du grand public. Cheeta, amie de Tarzan, confère au chimpanzé une image radicalement différente de celle imposée au gorille par le film « King Kong ». Elle fait partie de la famille de Tarzan, lui-même qualifié d' « homme singe ». Les orangs-outans ont acquis moins de visibilité. Leur aspect physique, et notamment le disque facial des grands mâles, est, semble-t-il, moins propice à la projection-identification et donc à la construction de proximité, élément essentiel de fixation des connaissances pour les humains. Pourtant ils se révèlent être d'excellents imitateurs des hommes, des bricoleurs hors-pairs et des rois de l'évasion qui n'ont rien à envier aux chimpanzés quant aux caractères partagés avec les humains. Les gorilles de montagne ne seront distingués des gorilles des plaines par un officier et explorateur allemand, le capitaine von Beringe, qu'au début du XXe siècle (1902). Matschie décrit officiellement cette nouvelle sous-espèce de gorille l'année suivante.

Occupant une aire de distribution limitée, un terrain difficile d'accès, dans un pays politiquement très agité, le chimpanzé pygmée ou bonobo (Pan paniscus), doué d'un comportement discret, est le dernier des cinq primates anthropoïdes (orang-outan, gorille, chimpanzé, bonobo, humain) que l'on ait « découvert », près de trois siècles après l'arrivée d'un chimpanzé dans la ménagerie du Prince d'Orange-Nassau.

Actuellement présenté comme un singe « Peace & love » ou même « kamasutra », comme le primate « le plus proche de l'humain » et le « plus intelligent », le bonobo est un grand singe à la mode. Pourtant, rare dans les zoos, moins étudié que les autres grands primates, il est encore mal connu du public. Le bonobo débuta sa carrière dans les collections du Musée Royal du Congo belge (aujourd'hui Musée Royal d'Afrique Centrale de Tevuren), au sein d'une « culture » particulière, celle des muséums d'histoire naturelle. Comme pour le gorille, c'est son crâne qui permettra à Ernst Schwarz de l'identifier comme sous-espèce en 1929, puis comme espèce à part entière en 1933 (Coolidge).